Dépasser le capitalisme
Texte de Jacques Ducol
26 novembre 2009
En Italie, à Turin, de l’été 1919 à l’automne 1920, l’immense majorité des ouvriers se met en grève et, pour la première fois, engage la lutte « pour le contrôle de la production sans être poussé à l’action par la faim ou le chômage » (Antonio Gramsci (1), Ordine Nuovo, 14 mars 19211) : c’est le mouvement des Conseils d’usine, mouvement dirigé dans chaque branche d’industrie, dans chaque usine, par un organisme représentatif démocratiquement élu par tous, syndiqués ou non, politisés ou non. Remarquant que « la collaboration pour produire bien et utilement » dans le cadre d’un système nouveau qui vise à produire « de façon désintéressée la richesse sociale »
1) développe les solidarités ouvrières,
2) favorise « l’apprentissage de l’autonomie tant dans le champ économique que dans le champ politique »,
3) et fait prendre conscience à tous « quel grand pas en avant l’économie communiste représente par rapport à l’économie capitaliste »,
Gramsci en conclut que cette nouvelle organisation est le modèle d’un possible dépassement du capitalisme :
superare, c’est-à -dire en italien aller au-delà , construire autrement et mieux ; dépassement dont la réappropriation de l’outil de travail et l’organisation de la production par des travailleurs conscients de forger l’avenir sont les points de départ incontournables.
En France, à la Libération, les grandes orientations proposées par le Conseil National de la Résistance, qui dessaisissent le Capital de sa maîtrise sur la plupart des outils producteurs de la richesse nationale, qui transforment l’idée de service public en véritable force matérielle, qui redonnent à la politique son sens grec originel d’art de gouverner la Cité (polis = cité) dans l’intérêt de tous, non seulement reconnaissent le rôle primordial des travailleurs et de la classe ouvrière en particulier (seule classe à être restée fidèle dans sa masse à la patrie profanée, selon le mot de François Mauriac) dans le nécessaire renouveau national, mais ouvrent également les chemins inédits d’un possible dépassement du capitalisme.
Bien sûr, de nos jours, la classe ouvrière a perdu la centralité qui était la sienne dans l’ensemble des luttes, et le mouvement ouvrier, comme force collective consciente d’elle-même et de son rôle dans les transformations à venir, n’existe plus vraiment ; toutefois, le processus de dépassement du capitalisme a toujours un caractère de classe, pas celui d’une classe en particulier, mais celui de toutes les forces individuelles et collectives qui ont intérêt à renverser la domination de la bourgeoisie, forces que Gramsci appelait les classes subalternes dans ses Cahiers de prison, que le philosophe marxiste Jacques Bidet appelle aujourd’hui la classe fondamentale, c’est-à -dire l’ensemble de ceux dont le travail est exploité et dont les actions visent à subvertir la machinerie du marché capitaliste.
Dépasser le capitalisme c’est, aujourd’hui, s’opposer à la mise en privé universelle orchestrée par les chefs d’État du G20 et leurs technocrates qui dessaisissent l’immense majorité des êtres humains de la maîtrise collective de leur existence au seul bénéfice des classes privilégiées. Dépasser le capitalisme, le subvertir, c’est amplifier le combat pour aller, au contraire, vers la mise en commun universelle de tout ce qui est social, vers la maîtrise de toutes les grandes activités sociales, par la multiplication, sur tous les terrains possibles et avec la participation du plus grand nombre, des initiatives transformatrices pour résorber les grandes aliénations historiques du genre humain (c’est-à -dire tous les dessaisissements à quoi nous condamne cette société de classe).
Quelques exemples.
-Sur le plan économique, n’est-il pas impératif d’affirmer que le principe le plus efficace est la coopération plutôt que « la concurrence libre et non faussée », et de reposer la question de la nécessaire maîtrise collective et non plus privée des moyens de production ? À ce propos, l’action organisée par la cellule de la Rabaterie du PCF, à Saint-Pierre-des-Corps, pour exiger la réouverture d’une grande surface ne mettait-elle pas en lumière la nécessité de limiter la propriété privée quand sont en question le bien commun, la survie du plus grand nombre ?
-Sur le plan politique, en France plus particulièrement, réaffirmer la démocratie comme moyen et fin n’implique-t-il pas de repenser le problème de la représentation nationale (rôle des élus, cumul des mandats etc.), celui du rôle des institutions, et celui des collectivités territoriales qui doivent disposer des moyens nécessaires pour agir dans l’intérêt de tous, tant il est vrai que la situation actuelle semble donner raison à Paul Valéry pour qui la politique serait l’art de faire en sorte que le peuple ne se mêle pas de ce qui pourtant le concerne directement ?
-Sur le plan idéologique, ne doit-on pas par exemple se libérer de la parole libérale dominante qui martèle l’idée de « coût du travail », expression qui masque ce dont Marx a pourtant fait la théorie : le travail ne peut « coûter » puisqu’il est au fondement de toute valeur ? Ne doit-on pas être très attentif, autre exemple, à la question des indemnités de licenciement : bien qu’elles résolvent immédiatement et provisoirement certains problèmes, ne renforcent-elles pas, paradoxalement, l’idée que l’argent, s’il peut détruire mais aussi réparer, est le ressort naturel de toute vie sociale, ce qui contribue à détourner des véritables solutions ?
Le dépassement du capitalisme, c’est ce processus multiforme et inégal d’initiatives réussies ou non, de rapports de force modifiés, c’est ce mouvement poursuivi sans relâche qui voit converger par exemple :
les luttes capital/travail dans les entreprises et les luttes culturelles, sociétales (parité hommes-femmes par exemple) etc. ;
les brusques flambées sociales et l’action à long terme à des organisations syndicales, politiques et associatives ;
l’urgent quantitatif des plus pauvres (logement, protection sociale etc.) et les exigences qualitatives des catégories exploitées plus aisées (surmenage des cadres etc.).
Contre ceux qui voient dans le rapport capital/travail la fin de l’histoire - les conservateurs de droite et de gauche qui le considèrent comme naturel et veulent simplement le réguler ou l’humaniser, les réactionnaires décomplexés du sarkozysme qui font tout pour que le Capital domine sans partage, jetant par-dessus bord toutes les conquêtes démocratiques (et notamment tout ce qui est lié au programme du CNR) -, il est temps que s’unissent les forces de ceux qui voient dans le dépassement du capitalisme non seulement une nécessité historique, mais une question de survie pour l’ensemble de l’humanité et pour notre planète.
Le dépassement du capitalisme, c’est selon Marx « le mouvement réel qui dépasse l’état de choses existant » et qu’il nomme communisme. L’histoire nous a appris que ce communisme de Marx n’a rien à voir avec le « socialisme réel » de l’URSS et d’autres pays qui - quels que soient certains mérites historiques (la victoire sur hitlérisme, la sortie de l’arriération pour de nombreux peuples etc.) - a néanmoins brisé les formidables espérances et les énergies nouvelles nées de l’action de Lénine et de la révolution d’Octobre.
Ce communisme, nous devons avoir le courage politique de nous le réapproprier, c’est à dire, en montrant qu’il n’est ni un idéal, ni une utopie, de transformer ce mouvement encore largement inconscient de l’histoire en mouvement conscient de forces qui sauraient en faire leur visée concrète.
Note : (1) Antonio Gramsci (1891-1937), fut l’un des principaux fondateurs du PCI au Congrès de Livourne en janvier 1921, puis secrétaire général au Congrès de Lyon en janvier 1926. Emprisonné par le fascisme le 8 novembre 1926, il ne sera véritablement libre que quelques jours avant sa mort le 27 avril 1937, à Rome. De 1929 à 1935, il rédigera ses Cahiers de prison qui confirmeront qu’il est le seul grand théoricien de la révolution en occident depuis Lénine.



